Il aura fallu 10 ans, il leur aura fallu presque 10 ans pour mettre le feu à mon corps, pour le fracturer, le déstabiliser, le corrompre de moi, l’évincer, l’éjecter, le rendre inutile. L’anéantir. 10 ans de lutte. Le mythe du travail. 10 ans d’acceptation des règles comme une fatalité. Je me croyais plus forte, plus résistante, mieux préparée à entrer dans l’arène et à en sortir vivante. 10 ans et plus encore pour comprendre que le néolibéralisme, le management n’épargne personne. Se consumer de l’intérieur, s’absorber soi-même, se manger pour disparaitre et au moment où on s’y attend le moins, exploser. Imploser-exploser. S’expulser de soi-même, devenir une étrangère dans son corps, Ne plus être que souffrance, brulure, torture. Hurler sans bruit, défigurée par la peur, la tétanie, l’incompréhension, la folie. Ne plus supporter le monde qui bruisse autour de nous, la lumière du jour, les bruits sourds de la nuit, les mots des autres autour de nous. Les autres. Être floue pour soi-même. Perdre les contours de son corps, se perdre dans son corps. Vouloir l’arracher de nous. S’éteindre doucement, se consumer lentement, entrer dans l’ombre. Jusqu’à devenir la nuit.
Corps dévalisé-corps empêtré, ensevelis sous le poids des autres qui attendent, qui t’attendent, qui te voudraient plus, mieux, moins, encore, toujours et jamais autant. Inatteignable.
Sous les cris qu’il reste de ta vie, les peurs et les pas que tu peines à franchir, les pleurs et les deuils que tu peines à nous dire. Les mots que tu traines dans tes plis, les sons que tu sèmes dans la nuit. Les sabordages incessants, les naufrages entêtants. L’amère mère emmerdante. Le frère. Et le père si tôt mort, si toujours absent.
Corps malade-exposé aux corps médical, scrutée, observée, analysée, éparpillée, disloquée, déchiquetée… Ne plus être que des parties de soi, tenter de recoller les morceaux, en perdre en route, ne plus savoir où les poser, les jeter finalement, attendre une repousse miraculeuse, se recréer un corps.
Corps dépolitisé. Soumis à l’évaluation psychologique de nos émotions genrées. Un corps encore en cours de création et déjà nomenclaturé.
À quoi veut-elle que je ressemble cette dame ? Comment dois-je me comporter ? De quoi dois-je avoir l’air ? Je sens qu’elle attend quelque chose de moi. Je le sais, mais j’ai peur ce matin-là. Est-ce à moi de lui dire ce que je veux d’elle ou dois-je le lui faire deviner ? Ou dois-je me taire ? Ne surtout pas lui faire sentir que je sais ce qui se joue dans ce cabinet médical de la CPAM, que je le comprends bien, trop bien et si mal pourtant. Lui laisser la main.
Respecter les positions des corps sociaux dans l’espace politique. Chacune à sa place. Ne pas lutter pour une place qu’elle ne me donnera de toutes façons pas car il lui est inconcevable que je ne sois pas là où elle me mettra, dans la case où elle m’assignera. Et que j’en serai heureuse. Car en plus j’en serai heureuse de cette case. De cette belle case numérotée qu’elle peut choisir de m’octroyer. Droit de vie et de mort sur un corps. Dix minutes pour jouer et rejouer sa vie. Donner à voir, entendre, et comprendre tout en laissant l’autre décider de ce que sa vie vaut, de comment on va la nommer. Mon corps dans une case. Une case de survie. Une case en plus pour un corps en moins.
Juste répondre à ses questions docilement, naïvement, simplement. Ne pas penser à sa place, ne pas lui dire tout ce que je sais de mon histoire, de l’analyse politique que j’en ai fait pendant ces années de souffrance. Répondre à ses attentes, rester à ma place. Ma place de malade. Faut être patiente. Car moi, j’attends quelque chose d’elle. J’attends qu’elle me reconnaisse, rien moins que ça, qu’elle déleste mon corps d’une partie de mes douleurs, de mon histoire. Qu’elle estime sa valeur et qu’elle me rende ce qu’on m’a pris. C’est beaucoup pour un petit matin et un bureau si sombre.
J’ai mis mon ciré jaune et mon vieux jogging gris ce matin-là, celui qui m’avait vu errer pendant des mois de descente aux enfers. Errer du canapé au lit et du lit au canapé, le cerveau embrumé et l’angoisse de mourir chaque matin coincé dans la gorge. La tenue du malade. Je me sens si mal avec, je me rappelle à moi-même ces souffrances que je veux tant oublier, faire disparaitre, mais dont je sais qu’il faudra les montrer ce matin dans ce cabinet car ma parole ne suffira pas. Mes mots ne suffiront pas, mon histoire doit s’accompagner de stigmates à lui présenter comme une offrande. Visibiliser l’invisible. Handicap invisible, c’est étrange comme terme pour désigner un truc qui me fait souffrir perpétuellement. Je ne comprends pas. Ce qui est invisible, c’est surtout ma parole, ma souffrance, qu’on me demande de taire et qui fait disparaitre aux yeux des autres mon corps. Je dois ressembler à ce qu’elle pense qu’une personne handicapée doit ressembler. Mais qui sait à quoi elle pense que ça doit ressembler ? Et moi, je ressemble à quoi ce matin-là ? Je ne ressemble plus à rien. J’ai peur, froid, j’endosse la tenue pour les circonstances. Je ne sais plus si je joue, si je rejoue, si je surjoue. Tout est confus. Lui laisser la main. L’avais-je vraiment eu de toute façon ?
« Vu les textes législatifs et réglementaires en vigueur et après évaluation de votre demande, la commission des droits et de l’autonomie des personnes handicapées décide :
D’accorder la demande de reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé à madame Lepage du fait que vos possibilités d’obtenir ou de conserver un emploi soit réduite par suite de l’altération d’une ou plusieurs fonctions physique, sensorielle, mentale ou psychique. Il vous a été reconnu un taux d’incapacité supérieur ou égal à 50% et strictement inférieur à 80% déterminé en l’application du guide barème pour l’évaluation des déficiences et incapacités des personnes handicapées ».
Je m’appelle Corinne, j’ai 50 ans, je suis une femme blanche occidentale cis genre, handicapée, hétéro, athée, de classe populaire, diplômée d’une maîtrise de philosophie, travaillant à mon compte, mère célibataire, locataire d’un logement social en milieu rural. Et quand je dis ça, je dis en creux toutes celles qui ne sont pas là, toutes celles que je ne suis pas, toutes celles invisibles reléguées qui n’ont pas la parole. Et je mesure le privilège de la prendre, de vous faire entendre mes identités tissées, nouées, imbriquées.
En tant que diplômée du supérieur, je me sens légitime à donner mon avis sur à peu près tout et n’importe quoi sans me demander si cela a un intérêt pour le collectif ou mon interlocuteur·trice.
En tant que chômeuse, prolétaire et locataire d’un bailleur social, je ne supporte plus de subir les injonctions condescendantes et la justification permanente de ma situation auprès des institutions auxquelles je m’adresse pour réclamer mes droits.
En tant qu’handicapée, je vomis la posture dans laquelle je dois me tenir pour ressembler à l’image de ce que cette société se fait d’une handicapée : une personne sage qui remercie gentiment pour la charité avec laquelle on la traite tout en subissant les injonctions à être forte, exemplaire et capable de s’en sortir toute seule.
En tant que blanche, j’ai de nombreux privilèges tels que les énonce l’universitaire féministe américaine Peggy Mac Intosch. On ne me demande en effet jamais de plaider la cause de l’ensemble du groupe racial auquel j’appartiens. Je peux être certaine que l’on donnera à ma fille des matières qui témoignent de l’existence de la race à laquelle j’appartiens. Lorsque j’allume la TV ou que j’ouvre un journal, j’y vois représenté un grand nombre de gens de ma race par exemple.
En tant que femme cis genre blanche, je prends donc conscience des privilèges qui me sont donnés à avoir et de la domination que je pourrai exercer sur les femmes racisées.
En tant que femme cis genre ou plutôt en tant que personne de sexe féminin, me reconnaissant dans le genre féminin, mais, est-ce si clair que ça finalement ?
Les Algonautes
Contre l’ignorance médicale délibérée sur la douleur