La douleur

, par Hélène Tilman

Ça commence par une sensation de tension entre les omoplates jusque derrière la tête, la zone occipitale. Quand la crise s’annonce je sens la tension monter dans les trapèzes, elle se transforme en douleur et englobe toute la tête comme un bandeau ou un étau, selon… La douleur se diffuse à l’intérieur, telle un liquide/poison qui prend la route des muscles et des nerfs, pour arriver derrière les yeux, dans les mâchoires, les dents, les oreilles. Je la compare à un liquide car je l’imagine en imagerie médicale se diffuser des épaules à la tête, je sens son chemin. Elle épuise, elle vide l’énergie du corps, rend la perception du monde pénible. C’est une douleur lancinante et englobante, parfois aiguë quand elle s’approche trop des muscles du visage, c’est par périodes. Elle me donne l’impression détestable de perdre mon intelligence, ma capacité d’élaboration, d’analyse, de compréhension. Plus que de perdre mes mots, je perds mes pensées et leur construction, leur sens. Je me retrouve avec des intuitions qui sont souvent justes, mais je ne sais plus pourquoi je pense cela ou cela… mon cerveau n’a plus accès à la structuration de ma pensée. Il y a des moments de découragement où l’impression de perdre mon intelligence est dure à supporter, et surtout cela invoque la peur. J’ai peur de perdre ce qui me rend heureuse, la mise en pensée, la créativité cérébrale, la complexité des choses à réfléchir, à démêler, à analyser, tout ce qui fait que j’aime la recherche, que j’aime lire et écrire, que j’aime parler du monde, tout cela paraît compromis. Plus que mis entre parenthèses. J’ai peur de finir embrumée, enfumée, embuée, incapable d’élaborer et de réfléchir de façon intelligente, incapable de m’exprimer. J’en ai tellement peur que de l’écrire me rend superstitieuse, comme si cela couchait sur papier, noir sur blanc, une réalité un peu trop violente.