Dans ce chapitre de l’"Histoire de la sexualité", Michel Foucault introduit le concept de biopolitique, un thème qui lui est cher. Cette notion désigne la façon pour les dominants d’exercer un pouvoir d’assujettissement et de contrôle sur les individu·es en tant qu’êtres vivants. Il développe ce concept à partir de ses travaux et réflexions sur les espaces d’enfermement (asilaires/psychiatriques ou carcéraux) ou encore sur les politiques de lutte contre la peste. Selon ses propres hypothèses, la biopolitique régit notamment les politiques de santé.
Extrait de "La douleur impensée", épisode 3, Archive « Naissance de la biopolitique », Cours au collège de France entre janvier à avril 1979, Michel Foucault
On peut faire de la même façon l’analyse des soins médicaux et d’une façon générale de toutes les activités concernant la santé des individus, qui apparaissent ainsi comme étant autant d’éléments à partir duquel le capital humain va pouvoir, premièrement, être amélioré, deuxièmement, être conservé et pouvoir être utilisé le plus longtemps possible. Il faut donc repenser tous les problèmes, ou on peut en tout cas repenser tous les problèmes de la protection de santé, tous les problèmes de l’hygiène publique, en élément susceptible ou non d’améliorer le capital humain.
Extrait du chapitre
La vieille puissance de la mort où se symbolisait le pouvoir souverain est maintenant recouverte soigneusement par l’administration des corps et la gestion calculatrice de la vie. Développement rapide au cours de l’âge classique des disciplines diverses – écoles, collèges, casernes, ateliers ; apparition aussi, dans le champ des pratiques politiques et des observations économiques, des problèmes de natalité, de longévité, de santé publique, d’habitat, de migration ; explosion, donc, de techniques diverses et nombreuses pour obtenir l’assujettissement des corps et le contrôle des populations. S’ouvre ainsi l’ère d’un « bio-pouvoir ». Les deux directions dans lesquelles il se développe apparaissent encore au xviiie siècle nettement séparées. Du côté de la discipline, ce sont des institutions comme l’armée ou l’école ; ce sont des réflexions sur la tactique, sur l’apprentissage, sur l’éducation, sur l’ordre des sociétés ; elles vont des analyses proprement militaires du Maréchal de Saxe aux rêves politiques de Guibert ou de Servan. Du côté des régulations de population, c’est la démographie, c’est l’estimation du rapport entre ressources et habitants, c’est la mise en tableau des richesses et de leur circulation, des vies et de leur durée probable : c’est Quesnay, Moheau, Süssmilch. La philosophie des « Idéologues » comme théorie de l’idée, du signe, de la genèse individuelle des sensations mais aussi de la composition sociale des intérêts, l’idéologie comme doctrine de l’apprentissage mais aussi du contrat et de la formation réglée du corps social constitue sans doute le discours abstrait dans lequel on a cherché à coordonner ces deux techniques de pouvoir pour en faire la théorie générale. En fait, leur articulation ne se fera pas au niveau d’un discours spéculatif mais dans la forme d’agencements concrets qui constitueront la grande technologie du pouvoir au xixe siècle : le dispositif de sexualité sera l’un d’entre eux, et l’un des plus importants.
Les Algonautes
Contre l’ignorance médicale délibérée sur la douleur