Les agressions

, par Hélène Tilman

J’entends parler par une amie d’un ostéopathe qui a pour spécialité la discipline de « microkiné », je ne connais pas mais elle me dit que cela fait des miracles sur ses migraines. Elle me glisse aussi qu’il y a eu des plaintes contre lui mais que, de son point de vue, il s’agit d’affabulations car il est très respectueux, et très professionnel, etc. Je ne prête pas assez attention à ce « détail ». Je fais plusieurs séances avec lui, pour la première fois une thérapie manuelle me soulage réellement, je sens la douleur disparaître pendant les séances. Mais les effets ne durent pas dans le temps et je ne peux m’y rendre plus souvent en raison du prix. Les séances se déroulent toujours de la même façon, avec son assistante qui est là pendant presque tout le temps, elle prend parfois le relais ou apprend avec lui.

Un jour elle n’est pas là. Pour la première fois la séance se fait seuls tous les deux, et pour la première fois il me demande d’enlever mon soutien-gorge pour avoir mieux accès aux muscles et autres « fils qu’il tire » (je n’ai jamais très bien compris ce qu’il faisait). Il procède, me touche de façon assez médicale pour que le doute sur l’intentionnalité de ses actes soit floue. Je termine la séance mal à l’aise, me demandants s’il vient d’abuser de moi ou si je suis parano… Il n’y a pas de gestes sensuels, mais il reste sur ma poitrine trop longtemps, et je sais que je n’ai pas besoin d’être en culotte pour ce qu’il fait. Je rentre chez moi, je n’y pense plus jusqu’au lendemain matin où cela me saute au cerveau, il n‘y a aucun doute, ce monsieur réputé, qui a pignon sur rue, qui a réussi à supprimer les avis Google qui dénonçait ses déviances sexuelles sur les patientes, a bien abusé de moi. J’en reste sidérée. Il me dégoûte mais je ne fais rien, simplement j’arrête d’aller le voir. Je ne vais pas porter plainte et ne lui signifie même pas que je sais, je n’en parle pas à mon amie. Je mets cela sur le dos de la douleur, et du fait que je suis en quête d’aller mieux, que toute mon énergie est consacrée à remonter la pente, mais en réalité c’est plus profond que ça, j’ai honte. Maintenant je n’ai plus honte de ce qu’il a fait, j’ai honte de n’avoir rien fait.

Je rencontre via une boutique de produits naturels de mon quartier, un masseur shiatsu, chaudement recommandé par la propriétaire de la boutique. Il fait les séances à domicile, je ne sais pas si ça me fait vraiment du bien mais je fais régulièrement appel à lui pour essayer de détendre mon corps de plus en plus crispé. Ça me parait être du bon sens que de faire appel au massage pour m’accompagner. Un jour, il y a avait du monde dans mon appartement à l’heure du rendez-vous. Il me propose de faire la séance dans la boutique après la fermeture. La propriétaire est ok, elle a l’habitude de procéder de cette façon, moi ça ne me dérange pas. Tout se déroule comme d’habitude, puis je commence à remarquer qu’il reste longtemps sur mes fesses, je m’interroge. Cela dure et dure. Encore une fois, je ne suis pas sûre. Il n’y a pas un geste qui me fait réagir et qui pourrait provoquer une réaction immédiate. C’est le longueur du « soin » et le fait de focaliser sur mes fesses qui me fait me dire à la fin que, à nouveau, un homme a profité de mon corps sans mon consentement. À la fin de la séance qui dure plus longtemps que d’habitude, il me dit devoir se dépêcher et range tout avec hâte et ce que je comprends comme être de la gêne. Je pars, soulagée de passer la porte, un peu confuse mais je sais à ce moment que ça n’est pas normal. J’en parlerai quelques semaines plus tard à la propriétaire du magasin qui ne me croira pas « Jean-Luc, ah non ce n’est pas possible »

A ces deux moments de ma vie j’ai plus de quarante ans. Je ne sais plus exactement quand ça s’est produit, les années se ressemblent et je n’ai gardé aucune trace de ces événements. Mais je suis une femme adulte avec un bon bagage d’expériences diverses, un bagage plein de « petites » agressions distillées le long de ma vie de jeune fille, puis de femme. Pourtant je n’ai pas su éviter ce qui s’est produit, et si cela me réarrivait aujourd’hui, je ne sais pas comment je réagirais. J’ai l’impression d’avoir été lâche, mais quand je pense à leur lâcheté à eux, ce n’est rien. Ils ont tous les deux agi en sachant qu’il me serait très difficile de tirer une ligne franche entre le soin et l’abus, que je serais au pire confuse, et au mieux que je ne me rendrais compte de rien. Ce qui résulte de ces agissements c’est que plus jamais je ne laisserai des thérapeutes hommes toucher mon corps, si je dois être accompagnée par des soins du toucher ce sera des femmes. Ce qui s’est passé à abimé fortement la relation déjà difficile que j’avais avec mon propre corps défaillant, ainsi que la confiance que j’avais en moi-même, car je n’ai pas pu agir, je n’ai rien dit, je n’ai rien fait, et je suis sûre qu’il y a eu d’autre victimes depuis.