Cher docteur,
Je vous consulte depuis deux mois pour des problèmes d’oppression thoracique. La première fois, la canicule battait son plein. Seule une grosse palle au plafond dans la salle d’attente servait à rafraichir l’atmosphère. Vous m’avez reçue à l’heure, chose appréciable. J’ai tout de suite perçu que vous étiez compétent mais très pressé. Alors que je vous tendais la lettre d’adressage de ma médecin généraliste et mon dernier bilan bio, vous m’avez sans attendre demandé d’« enlever le haut » et de m’installer sur la table de consultation. J’avais gardé mon soutien-gorge. « Tout le haut », avez-vous dit. Je me suis exécutée. Vous m’avez badigeonné le torse avec un gel sans dire un mot sur l’objet de la manœuvre. En même temps, vous avez pris ma tension. Ça, je connais. Un bout de papier imprimé est sorti d’une petite machine. Vous l’avez arraché et agrafé sur un bout de carton. J’ai commencé à vous poser des questions. « Ne parlez pas, j’écris le compte-rendu ». Je me suis tue. Vous m’avez posé une série de question, en rafale : « Vous faites combien d’oppressions ? Toutes les cinq minutes ? Toutes les dix ? ». J’ai réussi à répondre : « C’est permanent ». Vous m’avez reposé la question. J’ai re-répondu. Vous avez noté à voix haute. « Bon, toutes les cinq minutes ». Vous avez continué : « Vous avez du cholestérol ? Du diabète ? Des palpitations ? Vous faites des apnées du sommeil ? Vous suivez un traitement ? ». Je vous ai répondu que tout était écrit sur le courrier de la médecin. Vous y avez jeté un œil. « Non il n’y a rien écrit » ». « Si c’est marqué. C’est non pour tout. Sinon je souffre de fibromyalgie et j’ai un cavernome cérébelleux sur le tronc cérébral. » J’ai montré l’emplacement du doigt dans le haut de mon cou. J’ai continué la liste de mes maux, vous m’avez interrompue et vous avez dit sérieusement : « Nous avons un problème ». C’était la première fois que vous me regardiez dans les yeux. J’étais déjà médusée, l’effet de cette phrase et de votre posture les avant-bras avec vos mains croisées bien posés sur le bureau ont fini l’ouvrage. « On va faire un coroscanner. Il n’y a pas d’urgence ». Vous m’avez tendu le bout de carton, un ECG en fait, et vous m’avez raccompagnée au bureau de la secrétaire situé au bout d’un étroit couloir pour prendre rendez-vous. « Ça va madame ? On se revoit dans un mois ». J’ai regardé ma montre. Quinze minutes chrono s’étaient écoulées. « Au revoir docteur. »
Je vous revois après le coroscanner. Je n’ai pas compris le compte-rendu mais une chose est sûre, j’ai une artère bouchée à 50-70%. Vous me recevez à l’heure, ne répondez pas à ma vingtaine de questions. Vous prenez une feuille de brouillon, un stylo et vous dites : « Le coroscanner n’est fiable qu’à 70-75%. Alors, on a deux choix ». Vous entamez un petit dessin en deux colonnes : à gauche la coronarographie, à droite le test d’effort. Vous tournez la feuille vers moi. J’apprécie. « À gauche c’est invasif, vous comprenez ? mais c’est sûr à 100%, à droite ce n’est pas invasif mais fiable à 80% ». Moi : « Vous me demandez de choisir ? À quoi servent les deux examens ? ». Vous : « Vous posez beaucoup de questions ». Moi du tac au tac en souriant : « J’aime bien avoir des éléments de compréhension ». « Le premier c’est pour savoir si vos artères sont bouchées, le deuxième c’est pour savoir si votre cœur fonctionne bien. » Je me lance dans une grande explication dans le but de refuser le test d’effort que je sais ne pas pouvoir supporter faute d’endurance, de manque de souffle, à cause de la fatigue chronique, de l’épuisement... « Je vous ai déjà dit que j’étais fibromyalgique. Je…, je m’interromps, et puis comment se passe la coronarographie ? ». Vous répondez sommairement et vous assenez : « Pose de stent ou pas, vous allez devoir prendre des médicaments à vie. Il faut demander l’avis à votre neurologue à cause de votre cavernome au cerveau là ». Ça, vous l’avez bien lu sur le courrier. Je suis tout d’un coup précipitée dans une descente caillouteuse. Je sais que le cavernome est une espèce de framboise, faite de vaisseaux agglomérés et collée sur mon tronc cérébral. Si elle pète, je perds l’usage de tous mes membres. Je vous demande : « Vous faites une lettre à mon neurologue ? Il est très réactif ! » Je vous épelle son nom et celui de l’hôpital où il exerce. Vous énoncez la lettre à toute vitesse sur votre dictaphone et me raccompagnez vers la porte en me demandant d’attendre que la secrétaire l’ait tapée. « Au revoir docteur. » Je suis dans le couloir. J’attends. Au bout de quinze minutes, votre secrétaire, fort charmante, me dit qu’il est inutile que je reste car vous n’aurez pas le temps de la relire. Elle me l’enverra par mèl quand vous l’aurez fait.
Vous me recevez une troisième fois. C’est encore la canicule. Le ventilateur au plafond continue d’essayer de rafraichir vos patients. Nous suons, essayons de nous éventer avec les magazines sur la table. Vous me prenez avec seulement cinq minutes de retard. À peine assis derrière votre bureau, vous me demandez : « Vous avez la réponse de votre neurologue ? » Moi : « Euh… je l’ai transmise dès reçue à votre secrétaire, vous l’avez ». Fort heureusement, j’ai prévu l’incident. J’ai l’habitude. J’ouvre les notes sur mon téléphone et vous le tends pour que vous preniez connaissance de la réponse. Vous la lisez à haute voix et concluez : « On va faire la coronarographie. » Moi : « Euh… je ne comprends pas ça dans son courrier. Il dit… » Vous : « Bon, je vous laisse réfléchir. » Vous vous levez direction la porte. Je reste assise tout en me contorsionnant pour garder mon regard vous suivre : « Non c’est tout décidé, je fais la coronarographie. » Vous faites demi-tour, vous rasseyez. Votre téléphone portable sonne. Vous décrochez et souriez. Dix minutes de consultation se sont à peine écoulées. Vous exigez que je sorte et que j’attende dans le couloir. Votre porte se ferme vivement. Cinq minutes passent dans ce couloir que je commence à connaitre. Cette porte face à moi se ré-ouvre. Vous me demandez de ré-entrer. « Excusez-moi, c’était un confrère ». Vous vous rasseyez à votre bureau et me demandez de décider. J’ai déjà décidé, je vous l’ai dit. Je veux juste comprendre la méthode d’intervention et les risques du stent. Une joute orale démarre :
- J’ai 10 000 patients par an, je connais mon métier.
- Je vous fais confiance.
- Je sais quand mes patients comprennent ou ne comprennent pas, je vois que vous ne comprenez pas bien.
- Si je comprends très bien, j’ai juste besoin d’avoir les éléments de compréhension.
- Je vous refais le dessin.
Vous gribouillez un tout autre dessin que la dernière fois. Là à gauche, c’est la coronarographie avec stent, et à droite, sans. Vous m’expliquez : « Dans les deux cas, vous prendrez de l’aspirine à vie. S’il y a pose de stent, je demande à mon confrère de l’hôpital qu’il limite le double-traitement antiagrégant plaquettaire, le Plavix, à un, trois mois max. Je lui écris et vais l’appeler. » Vous pianotez sur votre clavier. « On se revoit dans un mois. » Je n’ai retenu que le coup de fil au collègue. Seules cinq dernières minutes se sont écoulées depuis votre interruption de notre consultation. Vous m’invitez à rejoindre la secrétaire dans le couloir pour prendre rendez-vous. Cette fois, je prends le dessin. « Au revoir docteur. »
Je sors de votre cabinet, sidérée. Sur le trottoir, en bas des trois étages, je prends des notes sur mon portable. Je viens d’assister à un concentré, ou un précipité j’hésite, de mépris, d’autoritarisme, d’abus de position dominante, d’infantilisation, de déshumanisation. Vous avez depuis le début de votre prise en charge mis la patiente que je suis à la place d’une caisse d’enregistrement. Avec vous, aucune discussion n’est possible. Vous établissez le processus de soin au coup par coup. Vos éclaircissements sont donnés au compte-goutte. Vous tentez de me culpabiliser en suggérant que je suis peut-être sénile ou qu’au moins j’ai perdu ou n’ai jamais eu de capacités cognitives suffisantes. Je me demande si, si j’avais été un homme, j’aurais eu droit aux mêmes assénés, aux mêmes réponses, au même comportement. Je vis votre pratique, vos méthodes, comme des agressions, des violences. J’ai besoin que vous le sachiez. C’est décidé, je vais vous écrire une lettre.
Le niveau de ma colère a demandé quarante-huit heures avant de décroitre, malgré la visite d’une exposition plutôt intéressante dans votre ville et un déjeuner dans un bon restaurant. Quarante-huit heures où je n’ai cessé de cogiter. Après réflexion, je me suis dit que vous êtes une caricature de soignant. Tout médecin que vous êtes, vous vous êtes mis face à moi en position défensive. Pour assurer le coup, vous avez utilisé toutes les tactiques possibles de déstabilisation de votre adversaire. Vous avez emprunté la ritournelle facile, sans effort, des paternalisme, sexisme, a-humanisme. C’est bas. J’ai bien senti votre malaise personnel. Après avoir travaillé pour le service public pendant des années, vous avez opté pour le statut libéral. Dont acte. Désormais médecin de ville, vous vivez de multiples difficultés d’exercice liées à la rentabilité de votre affaire. Vous devez faire vite, engranger le plus de patients possibles à l’heure, faire vos preuves par rapport à vos collègues hospitaliers. Vous cherchez en permanence à prouver votre légitimité, auprès des autres mais aussi à vous-même. Vous devez montrer que vous méritez votre position de spécialiste, surtout en cardiologie. Vous luttez contre un sentiment de perte de pouvoir. Vous naviguez sur un fil, tel un funambule. Vous avez peur de tomber. Ce déséquilibre vaut par rapport au corps médical mais aussi par rapport à vos autres interlocuteurs dont les rôles traditionnellement alloués sont inégaux : les soignant·es et soigné·es, les femmes et hommes, les jeunes, ce que vous êtes, et les vieilles-vieux. À regarder de près, au lieu de m’écouter, vous me confiez votre peine, vous chialez. Moi, sans doute vos autres patient·es et peut-être des collègues moins élevés dans la hiérarchie médicale, vous servons d’exutoire. Vous vous trompez de cible. Je ne suis pas là pour vous juger et encore moins pour subir vos états d’âme. À tout prendre, je trouve votre réaction plus infantile qu’émouvante. Elle ne réclame aucune indulgence.
Quand j’ai finalisé votre portrait quelques jours après cette visite, j’ai estimé que vous étiez au mieux ignorant des médecines narrative et intégrative et, au pire, pas intéressé. Au fond, vous m’écœurez. Au revoir docteur.
Les Algonautes
Contre l’ignorance médicale délibérée sur la douleur