Lettre à mon médecin

, par anonyme

Cher Docteur,

Notre dernier rendez-vous a été particulièrement éprouvant, aussi je me permets ici de revenir sur ce qui s’est passé.
Je fais partie de ces gens qui ont un respect immense pour les métiers du soin, depuis l’aide-soignante au chirurgien, il n’y a pas de plus beau métier. Je ne suis jamais arrivée défiante à votre cabinet, ni même méfiante. J’ai une confiance solide envers le corps médical.

Lors de cette consultation, vous avez commencé à parler de moi à la troisième personne. J’étais pourtant présente. Je ne l’ai pas mal pris.
Puis vous avez émis quelques remarques sur ma tenue. Voici vos mots : « c’est important de s’habiller, de prendre soin de soi ». Peut-être pensiez-vous me complimenter ? Ce n’est pas ainsi que cela a résonné en moi. Votre ton paternaliste a laissé entendre que je ne le fais pas d’habitude, que je me laisse aller. Ce n’est d’ailleurs pas votre rôle de me faire la leçon d’autant que je fais particulièrement attention à ma présentation. Je ne suis jamais venue vous voir autrement qu’apprêtée, maquillée, la tête haute. Si j’ai baissé la tête, c’est à cause de vos remarques. Pourtant je ne l’ai pas mal pris. Vous m’avez parlé comme à une patiente dépressive qui ne comprend rien. J’ai laissé passer. Je me suis même dit que vous me confondiez avec une patiente « négligée », que c’était humain et pas grave. Je ne l’ai pas mal pris. À ce moment-là, j’ai pris sur moi.
Comme lors de notre dernier rendez-vous, vous avez grimacé alors que je répondais à votre question sur les médicaments que je prends. Vous trouvez ça anodin, mais lorsque je vous dis loxapac, vous levez les yeux au ciel. Je me sens aussitôt jugée, alors même que c’est un médecin psychiatre, qui m’a prescrit ces médicaments. Votre attitude désobligeante tendrait à laisser croire que j’ai supplié votre confrère de me mettre sous psychotrope. Peut-être soupiriez-vous à l’idée qu’un médecin puisse tranquillement prescrire des neuroleptiques puissants à une patiente « non-psychiatrisée ». J’ai eu une impression très désagréable, mais je n’ai une fois de plus pas mal pris votre attitude. L’étiquette neuroleptiques est lourde à porter pour une patiente. Pourtant, encore une fois, pour le professionnel de santé que vous êtes, j’ai pensé que c’est humain.
Ensuite, j’ai dû vous répéter comment je vis. Je ne peux continuer à travailler à cause de mon état de santé. Le peu d’énergie que j’ai, j’ai décidé de la réserver à mes enfants et à mon mari. , pour comme je vous l’ai déjà dit Je comprends que vous ne vous en souveniez pas, la liste des patients que vous voyez en une journée devant être longue. Mais en me parlant de ça, en me forçant à vous réexposer ma situation, vous appuyez, à répétition, là où cela fait très mal. Je ne gagne plus d’argent, je suis dépendante de mon mari et de ma famille, et il semblerait que vous n’imaginez pas ce que cela peut produire comme souffrance. Ou que cela ne vous intéresse pas. Ou encore que vous avez décidé de l’ignorer. Cette situation est tout d’abord très intime et, dans notre société, elle renvoie l’image d’un être dégradé. C’est très rabaissant. Je me sens diminuée, humiliée. De plus, soyons honnêtes, cette inquisition répétée n’a pas de rapport avec la consultation. Pourquoi alors s’étonner que je fonde en larmes ? d’autant que l’avant-dernière fois que nous nous sommes vus, vous vous étiez excusé après avoir compris la souffrance que représentaient ces questions pour moi.
C’est en fait la troisième fois que vous me demandez comment je gagne ma vie. C’est la troisième fois que je vous réponds. C’est insupportable car mon problème n’est pas de gagner ma vie mais de survivre avec la douleur. Finalement, vous semblez faire l’impasse sur ce pourquoi je vous consulte. Les médicaments que je prends ne me servent qu’à tenir debout car la douleur physique que je vis ne me donne aucun répit. J’ai mal, tout le temps, tous les jours. Seul le ramadol me permet de tenir. Je peux arrêter cette molécule, j’en suis capable, je l’ai fait de nombreuses fois. A contrario, la douleur elle ne s’arrête jamais. Après un mois d’arrêt, je ne connais aucune amélioration.
Ma douleur n’est pas prise en compte par vous, comme par nombre de vos confrères. Seul mon psychiatre comprend que ce que je vis n’est justement pas vivable. En fait, je suis suivie en psychiatrie car mon état de santé est par moments insupportable. Il m’arrive de ne plus avoir aucun espoir ni d’amélioration ni de soulagement, ni même de prise en compte. Je me sens alors déprimée et angoissée. Cet état est induit par des années de douleur et de tentatives de soins infructueuses.
Comme vous me l’avez recommandé, je me suis lancée dans une démarche de reconnaissance de ma pathologie en ALD par l’Assurance maladie. Personne ne m’a dit que c’était une bataille, on m’a juste dit de la faire. Comment peut-on oser demander à une personne aussi affectée que moi d’emprunter ce chemin semé d’embuches ? Je me bagarre déjà contre la dépression, je me bats pour garder le sourire devant mes enfants, je lutte pour ne laisser rien paraître à l’extérieur. Pourquoi alors me lancer dans ce combat alors que de façon contradictoire vous m’en découragez ? Vous me dîtes en effet depuis que ma pathologie n’entre pas dans les cases du tableau des ALD, etc.
Pour finir, je ne vous ai pas demandé de me sermonner sur ma tenue ou ma coiffure, ni que ma médication soit prise en charge à 100%. Je veux juste que vous me laissiez les quelques forces qui me restent pour m’occuper de ma famille et de ma communauté. Je suis bénévole auprès de survivants gazaouis et j’ai besoin de toute mes forces pour venir en aide aux mamans qui sont arrivées seules avec leurs enfants malades. J’ai besoin de garder des ressources pour ma communauté, mon voisinage, les activités extrascolaires de mes enfants, les urgences et les coups de fils désespérés de ces mères qui ont fui l’enfer pour arriver ici et ne trouver que très peu d’aide et de soutien.
Votre mépris face à mon mécontentement, votre façon d’insinuer que je suis atteinte de troubles qui m’empêchent de bien entendre ce que vous me dites, vos mots, « ça y est, elle recommence », sont non seulement blessants mais sont chargés de clichés et de stéréotypes hérités de siècles d’oppression des femmes, particulièrement par le corps médical. Vous pouvez penser ce que vous voulez, que je suis folle, paranoïaque, cela ne change rien. J’ai besoin de vous adresser cette lettre car j’ose encore espérer que peut-être vous comprendrez voire vous apprendrez, malgré vos 67 ans et votre départ prochain à la retraite, que la souffrance physique rend vulnérable, abîme, atteint le moral au plus profond, plonge dans l’angoisse de ne pas retrouver sa vie d’avant, une vie qui s’éloigne chaque semaine, chaque mois, chaque année, pousse à l’épuisement puis à la dépression les personnes les plus joyeuses et vivantes qui soient. On ne peut rien contre cette douleur chronique, on me l’a fait comprendre à maintes reprises, aussi mon combat consiste à rester debout, grâce à ma volonté sans faille et à l’aide infiniment douce et précieuse de mes proches, mon mari et ma sœur tout particulièrement.

Bien cordialement,