Maternité

, par Hélène Tilman

C’est une lutte intérieure douloureuse. Je n’ai pas fait le deuil de ma vie d’avant, j’ai toujours l’espoir que la douleur s’arrête. J’essaie au mieux d’accepter ma situation, celle d’une personne qui souffre depuis des années, physiquement, puis moralement, cela en découle. Quelqu’un qui a mal et qui a progressivement adapté sa vie à la douleur. Il n’y a plus de soirées bruyantes et animées dehors, plus d’alcool, plus de grosses journées de boulot, plus de journées à rallonge, tout doit être modéré, adapté, approprié pour que je supporte. Je ne me sens jamais seule car il y a du monde dans ma maison, mes trois enfants, un jeune homme que nous hébergeons depuis quatre ans, et les amis qui passent voir les matchs de foot projetés en grand sur le mur du salon, les ados qui se réunissent dans la chambre de ma fille de quinze ans pour discuter et rigoler, mon grand qui va et vient, ma petite qui fait des spectacles de danse et de harpe, il y a de la vie, de la joie. Cela suffit à ce que je ne me sente pas isolée. Même s’il y a des soirs où je préférerais être seule parce que j’ai mal, ma famille a besoin de vivre et je sais que c’est salvateur pour moi. Je suis souvent dans ma chambre à me reposer alors qu’il y a 10 personnes dans le salon, mais ça me va comme ça, c’est un bon équilibre que nous avons trouvé.

Avant d’être dans cette situation j’avais une vie normale. Je déteste y penser parce que j’ai peur de regretter le passé, c’est une sensation qui me terrifie. D’autant plus que dans ce passé, il n’y avait pas Alma, me petite dernière de 9 ans. Le début de mes douleurs se confond avec son arrivée au monde. Pas précisément son arrivée, mais quelques mois plus tard. Elle avait moins d’un an, peut-être 8 mois quand c’est apparu. Je n’avais jamais eu particulièrement mal à la tête avant. Un matin j’attendais la babysitter pour pouvoir partir à l’université d’Évry où je devais faire une conférence retransmise à Grenoble. C’était avant le Covid et la visio n ‘était pas encore courante, il fallait être dans une pièce avec un système technique plutôt rare à l’époque. La babysitter n’est jamais arrivée… Mon mari a dû quitter son travail en urgence pour venir me libérer. J’ai marché jusqu’au métro, le ciel gris clair me tapait dans les yeux, tout mon crâne s’est resserré pour produire cette douleur de tension qui ne m’a quasi plus quittée depuis. C’est très dur d’associer la joie et l’amour infini que l’on ressent pour son enfant, à la douleur qui nous gâche la vie. L’écrire produit encore une fois ce sentiment coupable de poser les choses définitivement, de ne pas pouvoir revenir dessus. Si la faute devait être sur quelqu’un cela devrait être sur la bbsitter, pas sur ma fille, et pourtant au fond je sais qu’Alma ressent le poids de cette histoire. J’ai du mal à comprendre mon corps, pourquoi cet événement anodin - puisque j’ai pu arriver à l’heure et faire ce que j’avais à faire - , a pris une ampleur pareille ? Comment mon système a-t-il pu autant se dérégler à ce moment là… C’est un moment où il aurait fallu que mon corps soit encore plus fort, pour m’aider à surmonter le stress, être à la fois une bonne professionnelle et une bonne maman, en même temps, sans que l’un n’empiète sur l’autre… Mais c’est un sentiment que je n’ai jamais eu, mon monde professionnel et mon rôle de mère se sont toujours entrechoqués sans que je n’arrive à quelqu’équilibre. Je ne sais pas sortir de la torpeur maternelle, de la fusion avec mon bébé, quand j’y suis j’y reste. De la même façon que je ne sais pas m’arrêter quand je suis dans un processus créatif, d’écriture, je dors avec mes mots, je découpe les textes, j’ai le nez dans mes bouquins sans place pour autre chose. J’adore les deux, ce sont vraiment deux états qui m’apportent tout ce dont j’ai besoin, mais pas ensemble, pas aux mêmes moments. Je ne suis pas multitâche à ce point. Et j’ai une admiration profonde pour les femmes qui y arrivent. Une admiration profonde et un léger agacement, parce que ma vie aurait été différente si j’y étais arrivée. Au lieu de ça mon système nerveux a décidé de faire n’importe quoi et de me faire souffrir. Je ne crois pas les personnes qui disent qu’il faut écouter sa douleur, qu’elle est révélatrice de je ne sais quel aspect de la vie ou quoi…, ma douleur n’a rien révélé d’intéressant, elle m’a juste empêchée. C’est le mot qui me vient le plus facilement avec la douleur, l’empêchement.

Mes céphalées ont montré que tout le monde ne peut pas « tout avoir », qu’être mère et travailler ça ne va pas de soi, et je me serais bien passée de cette démonstration.