Pudenda

, par Jacqueline Bécel-Mottais

27 octobre 2006 - Une journée ordinaire

4 heures du matin : réveil matinal malgré le Stilnox, lever vers les toilettes, rappel à l’ordre immédiat de la brûlure.
Lecture en attendant 7 heures, sur le côté gauche pour éviter l’ankylose : la douleur domine, reprend ses droits, ses passe-droits, angoisse, tétanise, paralyse, installe cette trouille au ventre pour la journée qui force à l’absorption de Xanax.

Petit déjeuner : seul repas assez bien supporté.
8 heures 30 : Toilette : épreuve quotidienne, travaux forcés.
NE PAS TOUCHER miction, défécation, l’horreur s’il faut forcer.
Meurtrie, marteau-piqueurisée, labourée, vrillée, motoculturisée, dévastée, pétrifiée, dans son intime intimité, pudendalisée. Métamorphose kafkaïenne.

Matinée : errer dans la maison, éviter la position assise.
Tentative de rangement, cuisine, pour l’autre, déboussolé.

Midi : impossible nourriture

Après-midi : marcher, tourner, virer, pleurer, crier, de rage, de douleur, de colère, hurler à l’aide, à l’injustice, lire, à haute voix, sortir dans le jardin fleuri, si beau, qu’elle néglige, qu’elle aime tant, tourner et détourner l’attention vers un autre soi, mettre en place l’espérance d’un lendemain.

Soirée : angoissée, tels les enfants ou les vieillards à l’approche de la nuit, de la mort, scotchée devant les inepties de la télé, couchée sur le côté telle Mme de Récamier (souffrait-elle ? Appelez-moi Juliette !) puis le Stilnox qui emporte dans un oubli éphémère.
4 heures le lendemain matin... réveil...

6 novembre 2006

Quelques accalmies qui donnent quelque espoir, quelque repos.
La déprime s’installe, réactionnelle. Il faut ajouter le Seroplex au Xanax pour ne plus trembler devant les actes simples et quotidiens de la journée qui prennent des allures de tours de force el laissent exsangue.
Aucun antalgique n’agit, effets secondaires, surtout constipation, s’ajoutent. Douleurs encore plus insupportables.
Infiltration de corticoïdes sous scanner au Centre antidouleur de Nantes. Il porte le nom de Catherine de Sienne.
7 novembre 15 jours juste après l’infiltration
Le Noctran permet de mieux dormir ; elle ne sait plus si elle est la douleur ou seulement la mémoire de la douleur.
N’ose croire à l’éloignement de la brûlure perforatrice humiliante.
Prendre son mal en patience : justesse de l’expression.
Attendre la fin de la journée.

10 novembre presque trois semaines après la piqûre

Douleur toujours là, sentie ou pensée. Elle est sculptée, enfoncée, dans son corps délabré, en ruine, étayé à coup de neuroleptiques.

La névralgie du nerf pudendal [1], humiliation cuisante, engendre une immense souffrance morale révélant l’impuissance qu’elle a d’elle-même.
Elle se déteste, se prend en grippe, se hait, cherche à se débarrasser de ce corps-déchet qui l’encombre.

Voit les vaches de Tante Germaine dans le Pré-neuf peuplé de pommiers en délicate floraison rose et blanche. Elle leur attachait, avec un lien, une corne à une patte avant afin qu’elles n’atteignent pas les pommes dont les bêtes étaient friandes mais qui les rendaient malades. Les malheureux bovins ne pouvaient plus relever leur grosse tête bonasse.
« Il faut en-heuder les vaches, disait-elle, elles vont encore d’empommer ! »
Elle est, comme les vaches de Tante Germaine, « en-heudée » [entravée].

Lui a fait plaisir. L’a rassurée, a justifié de son bon état mental.
« Tu ne fais rien pour t’en sortir ! » ça résonne.
Ne se battra plus pour qu’on l’écoute, pour qu’on croit à sa souffrance.
Pas dans sa tête la souffrance !

25 août 2007

Elle regarde ses fesses dans le miroir de la chambre.
Se superposent au reflet des cicatrices, les lacérations laissées par la flagellation aux tiges de poireaux.

15 octobre 2007

Science impuissante
Elle est revenue la coloc-sangsue, la bernique-ventouse, la charognarde qui s’accroche à la proie qu’elle est devenue.
Indéfiniment, lentement, sûrement elle sera déchiquetée.
Elle entre en guerre contre son corps qui lui rend coup pour coup.
Sans trêve. Sans repos. L’ennemie c’est elle. La bataille fait rage contre l’indéboulonnable douleur.

Notes

[1Le nerf pudendal (ou nerf honteux interne dans l’ancienne nomenclature) est un nerf mixte (moteur et sensitif) qui innerve la région du périnée située entre les organes génitaux et l’anus. Il joue un rôle dans la sensibilité de la zone périnéale, dans l’érection et la continence urinaire et anale. Lorsqu’il est compressé, on parle de névralgie pudendale.