Une vie a-normale

, par Hélène Tilman

Avant d’avoir mal j’avais presque une vie normale.
Dans les normes, c’est à dire : dormir la nuit, se lever le matin, avoir faim et manger plus ou moins aux heures de repas, travailler et se reposer, prendre soin de soi, se laver et s’habiller tous les jours. Ce sont des évidences pour la plupart des gens mais quand on souffre, les normes ne résistent plus. La nuit est envahie de douleur et de doutes, de pensées négatives voire morbides pour certain·es, pour moi ça a été un échappatoire, une façon d’avoir du temps hors des normes justement. La nuit je n’angoisse pas mais le sommeil ne vient pas. Ça a été le plus dur à vivre d’être décalée, pourtant j’aimais ces moments de silence et de solitude, fumer en regardant le jour se lever m’apportait un plaisir coupable. Mais se réveiller après midi, c’est terriblement déprimant. Et culpabilisant. Croiser sa collégienne qui termine son repas après ses heures de cours alors qu’on se lève est dur et anormal, on sait qu’on ne fait pas du bien à ses enfants dans ces situations, on n’apporte pas l’énergie qu’on devrait. J’ai une famille qui ne m’a jamais fait peser ce décalage. Ni les enfants qui ont compris que je n’y pouvais rien, ni mon mari qui a supporté en me comprenant également. Mais j’avais honte. Honte face aux parents de l’école qui ne me croisaient jamais le matin, honte lorsqu’on me donnait rendez-vous avant midi, j’ai déjà dit que je travaillais de nuit, à cause de la honte.

Ne pas être dans les normes exclut de fait. Le fonctionnement de notre société repose sur le respect de la norme par chacun·e.

Les somnifères habituels ne fonctionnant pas sur moi, j’ai dû consulter une psychiatre pour essayer de revenir à un rythme plus normal. Passer la porte est déjà une épreuve en soi. Cela veut dire que, toutes ces choses que j’ai listées qui sont normales, ces actions qui coulent de source pour la plupart des gens, qui semblent si simples, moi je n’y arrive pas. Chaque année passée avec la douleur m’éloigne des normes de base. Cela se fait petit à petit, on se détache fil par fil. La psychiatre m’a prescrit un médicament à prendre le soir, loxapac. C’est un antipsychotique. Quel nom barbare… Si passer la porte d’un ou d’une psychiatre donne l’impression d’être hors norme, avoir ce genre de prescription valide le sentiment. Mon dosage n’est pas le même que celui d’une personne en crise psychotique que l’on doit calmer, mais le principe reste le même, je prends le cachet et quelques temps après, je m’écroule.

La honte… Le regard du pharmacien qui voit le nouveau médicament sur l’ordonnance, après des années d’errance aux prescriptions toujours plus lourdes… Dans mon cas, ça n’est pas un sentiment que j’ai anticipé, je ne savais pas ce qu’était cette molécule. J’ai vraiment vu le pharmacien lever les yeux au ciel et me faire un commentaire sur toutes ces personnes surmédicamentées dont je ferais partie selon lui qui ne sait rien de moi. En attendant, je préfère ma vie en dormant la nuit plutôt que le jour. Je suis bien moins fatiguée, et moins angoissée, même si parfois certains moments de la nuit me manquent. Une partie de ma normalité tient à cette molécule pour l’instant.